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Zhang 1464-1538 web











Sa vie est le cours même de la nature, sa mort, la transformation des êtres. Quiet, il se replie avec le Yin ; en mouvement, il s’ouvre avec le Yang. Ses esprits vitaux sont immergés dans une paix sans fin, il ne se perd pas dans les êtres, et le monde se soumet à lui spontanément…


Le Saint par le non-être répond aux êtres et en pénètre nécessairement les lois ; par son vide, il reçoit la plénitude, et en sonde nécessairement les règles. Calme et inconscient, vide et paisible, il épuise ainsi son destin.


C’est pourquoi, rien ne lui est lointain, rien ne lui est proche ; il embrasse le Tö et se fond dans l’Harmonie, et par là suit le cours céleste. Il est proche du Tao et touche au Tö, n’amorce pas le bonheur et ne hâte pas le malheur ; son houen et son p’o restent en leur demeure, et ses esprits vitaux conservent leur racine. Vie et mort ne lui font aucune différence, c’est pourquoi il est dit suprêmement spirituel (chen, divin).


Celui qu’on appelle l’Homme véritable (tchen jen), en sa nature est uni au Tao ; il a comme s’il n’avait pas ; il est dans la plénitude comme s’il était vide ; il demeure dans l’Unité et ne connaît pas la dualité, gouverne sa personne intérieure, ignore l’extérieur ; il connaît clairement la Grande Simplicité (T’ai sou) ; sans rien faire, il retourne à la nature brute (p’ou) ; il incorpore la Racine, embrasse le divin, et s’ébat entre ciel et terre. Rayonnant, il vagabonde au-delà des poussières et des souillures, et va çà et là dans un art sans affaires ; immense et vaste ! Les artifices ingénieux ne logent point en son cœur ; aussi la vie et la mort lui sont-ils également grands et n’y fait-il aucune différence. Bien que le Ciel et la Terre le protègent et le nourrissent, il n’est pas tenu embrassé par eux. Il éprouve le Sans-faille et ne se mêle pas aux êtres ; il perçoit le désordre des choses, mais se maintient en son Origine.


Celui qui est ainsi rectifie son foie et sa bile, et abandonne ses oreilles et ses yeux ; son cœur et sa volonté sont concentrés à l’intérieur ; pénétrant et universel, il fait paire avec le Un. Qu’il demeure, on (ou : « il ») ne sait où il est ; qu’il aille, on (ou : « il ») ne sait où il va ; brusquement, il s’en va, subitement, il arrive.


Le corps comme du bois sec, le cœur comme de la cendre morte, il oublie ses cinq viscères, et amenuise son corps. Sans apprendre, il sait ; sans regarder, il voit ; sans agir, il accomplit ; sans s’y appliquer, il discerne. C’est sur impulsion qu’il répond, sollicité qu’il se meut ; c’est sans vouloir qu’il va, comme brille la lumière, comme se propage une lueur. Il a le Tao pour lui, il attend et se conforme. Comme il embrasse la Racine de la Grande Pureté (T’ai ts’ing), il n’est rien qui l’éjouisse et aucun être ne peut le troubler.


Vaste et grand, il est vide ; pur et quiet, il est sans pensée ni souci. Que brûle tout un marais ne pourra l’échauffer, que gèlent le Fleuve et la Han, ne pourra le refroidir ; qu’un formidable tonnerre abatte une montagne, « ne pourra l’effrayer ; qu’un formidable vent obscurcisse le soleil, ne pourra l’incommoder.


Il ne voit dans tout trésor, « perles et jades, que pierres et gravillons ; ne voit dans la faveur que retire le souverain qu’un hôte de passage, ne « voit en Mao Sseu et Si Che que laideur ; ainsi, vie et mort ne lui sont qu’un même changement, les dix mille êtres qu’une même entité.


Son essence unie à la Racine de la Grande « pureté, il s’ébat aux confins de l’Empire indistinct. Il n’agite « pas son essence, ne fait pas marcher son esprit ; il adhère à la Simplicité (p’ou) de la Grande Masse (Ta houen) et s’établit dans la Pureté suprême (Tche ts’ing). C’est pourquoi en lui le sommeil est sans rêves, le savoir ne se lève pas, le p’o ne sombre pas, le houen ne s’exalte pas. Il renverse fin et origine, ignore son principe comme son terme.


Doucement, il s’éteint dans la demeure des Grandes Ténèbres, et s’éveille à contempler la région de la Lumière éclatante ; se repose en un lieu sans angles ni détours, s’ébat et se joue dans une lande sans trace ni forme. Il est là, sans apparence ; demeure, mais en nul lieu ; en mouvement, il n’a pas de forme, immobile, pas de corps ; il entre et sort dans le Sans brèche, commande aux démons et aux esprits ; s’immerge dans l’insondable, pénètre dans le Sans brèche, pour faire échange avec les formes diverses. Origine et fin font un cercle, et personne ne peut en connaître la règle. Voilà par quoi les esprits vitaux peuvent s’élever jusqu’au Tao, le lieu où s’ébat l’Homme véritable (tchen jen).


 

C’est ainsi que Houai-nan tseu* décrit le Saint (chap. 7), idéal du taoïsme, uni au Tao et en harmonie avec les forces naturelles, par là invulnérable et tout-puissant ; sans vouloir et de suprême indifférence, paradoxal, il unit les contraires en lui.


*Titre d’un ouvrage chinois (Le Maître de Huainan) qui porte le nom de son auteur, Liu An, prince de la maison des Han et roi de Huainan, mort en ~ 122. À sa cour provinciale, celui-ci s’entoura de maîtres taoïstes qui compilèrent une somme des doctrines cosmologiques et mystiques de la secte. Le livre est une synthèse de la pensée du Laozi (Lao Tseu) et du Zhuangzi (Tchouang Tseu) combinée avec les théories philosophiques et scientifiques des Han. On y trouve, exposée systématiquement pour la première fois, la théorie des souffles (qi), matière première de l’Univers…


Ce passage est émaillé d’expressions taoïstes célèbres, déjà employées par Lao tseu ou Tchouang tseu : T’ai sou, la Grande Simplicité, p’ou, le bois brut, qui désignent à la fois le Tao, et la pureté du Saint ; le bois sec et la cendre morte, images devenues traditionnelles de l’extase. Plusieurs phrases de ce texte se retrouvent dans l’ouvrage de Tchouang tseu, écrit deux siècles plus tôt. Mais on peut déceler également dans ce morceau tous les traits qui caractérisent le Saint tel que le présentent l’imagerie populaire et les textes taoïstes.


Il garde en lui ses forces vitales : ses âmes houen et p’o ne le quittent pas (l’âme houen est yang et a tendance à retourner au ciel ; l’âme p’o est yin et veut revenir à la terre ; leur sépa­ration signe la mort) ; son essence et son esprit ne s’agitent pas et sont concentrés en lui ; quand il dort, il ne rêve pas : le rêve est le fait de l’âme qui vagabonde lorsque sommeille le corps. Il s’ébat au-delà du monde, paraît et disparaît brus­quement, venant on ne sait d’où, allant on ne sait où. Il « entre et sort dans le Sans brèche », expression issue du Tao To king, qui, par la suite, a généralement été liée aux dons d’ubiquité et de métamorphose des Saints. il commande aux esprits et aux démons, caractéristique essentielle des taoïstes, comme nous le verrons. Il est invulnérable, le feu ne l’échauffe pas, le gel ne le refroidit pas. Ainsi, au IIe siècle avant notre ère, les traits essentiels du Saint sont déjà dessinés.



Extrait de « Méditations Taoïste« , Isabelle Robinet, P 65 – 68, Dervy Livres (1979), apparemment épuisé.




 



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